Médiatiquement, les questions d’économie politique ne se débattent qu’autour de deux mesures, la croissance pour la santé économique du pays, et le chômage pour sa situation sociale. Se contenter du chômage pour mesurer les déséquilibres sociaux est déjà problématique. Se focaliser sur ce chiffre, c’est oublier que les politiques actuellement menées pour le diminuer ont pour corollaire intérim, CDD et autres contrats précaires, dans lesquels la situation économique des individus n’est guère plus enviable. Toutefois, on peut difficilement se désoler d’une baisse du chômage et se réjouir d’une hausse. Pour la croissance, la critique est plus profonde. Ici le problème ne se situe pas dans le fait d’occulter une part de la réalité, mais dans le contenu même de cette notion.
Cette fameuse croissance est celle du produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire, schématiquement, de toute la richesse produite dans une zone donnée, tant qu’elle est quantifiable en monnaie. On devrait s’alarmer quand elle tend vers zéro et déboucher le champagne quand elle remonte. Et pourquoi pas viser une croissance à deux chiffres comme dans les pays émergents ? A regarder les débats autour du récent congrès du Parti Socialiste, on comprend que cette question est un consensus qui transcende bien des clivages partisans. Hormis celle du courant « Utopia », (1,27% des suffrages), toutes les motions proposées comptent sur une relance de la croissance pour financer leurs propositions économiques. La rhétorique unanime de la croissance connaît toutefois quelques failles discrètes. A la marge, sont apparus depuis plusieurs années des « objecteurs de croissance », des partisans de la décroissance, dont les voix se font petit à petit plus audibles. Et dans le ventre mou des opinions consensuelles, des nuances apparaissent. On nous parle de plus en plus de croissance « verte », de croissance « responsable », de croissance « durable ». Mais ces épithètes ne sont souvent qu’une tentative pour envelopper d’une pseudo modernité une conception qui n’a pas changé. La remise en cause de la centralité de la croissance doit être bien plus fondamentale.
Il y a un premier argument, évident, frappant, au centre des débats politiques depuis quelques années : la crise écologique. Nous consommons plus que la planète nous le permet, nous ne tarderons pas à voir le fond des puits de pétrole, puis viendra celui des mines d’uranium, nous épuisons les sols… Et tout ça sans compter les effets du réchauffement climatique que produit notre surconsommation énergétique, ou l’éventualité d’un accident nucléaire et ses conséquence funestes. Bref, face à l’autoroute qui mène dans le mur, chercher à tout prix à faire croître notre PIB est tout simplement absurde.
Techniquement, la croissance ne connaît pas la nuance, le détail. Toutes les activités qui ne donnent pas lieu à un échange monétaire sont exclues de cette mesure. Même si elles remplacent, parfois avantageusement, certains échanges monétaires. Faire son potager, rouler en vélo, prévenir les accidents de santé, c’est faire baisser la croissance puisqu’on consomme alors moins de légumes industriels et pesticides, de pétrole et de médicament… A côté de ces éléments positifs qui font baisser le PIB, d’autres, éminemment négatifs, le font croître. Quand un tsunami rase des cabanes en bois sur la côte asiatique, il ne baisse pas ; mais les hôtels qui se multiplient à la place eux sont rentable et augmentent le PIB… De manière générale, l”activité provoquée par chaque désastre participe au PIB. Détruire une maison pour la reconstruire à l’identique, c’est faire de la croissance ! Bref, une économie où les échanges marchands laissent une part de leur hégémonie à des relations plus humaines verra nécessairement un PIB moins fort. Et le capitalisme du désastre1, qui fait feu de tout bois, guerres et catastrophes naturelles, nourrit avec force la croissance. Enfin, une importante croissance ne garantit rien quant à la société qu’elle recouvre. La richesse peut bien augmenter, si elle reste toujours dans les mêmes mains, la pauvreté restera-là. Et cette richesse peut bien stagner, si on la répartit mieux, la pauvreté diminuera. Ce sont d’abord les mesures de la précarité, des inégalités, le taux de pauvreté, l’emprunte écologique et autres qui doivent être les indicateurs de l’action politique.
Au-delà de ces aspects « techniques », c’est aussi, et peut-être surtout, un débat philosophique que recouvre cette remise en cause de la primauté de la croissance. Sommes-nous voués à toujours devoir produire plus, produire plus, produire plus ? Ne doit-il vraiment y avoir, au centre de la plus grande partie de notre existence, que travail et consommation ? Travailler pour produire plus, gagner plus, consommer plus. Consommer pour ? Soutenir la croissance ? Et croître pour faire quoi ? L’objectif de la croissance pour la croissance n’a pas de sens. Est-il bien nécessaire qu’il y ait cinq ordinateurs, trois télés, six téléphones et deux voitures dans cette maison ? Ne serait-il pas salutaire de viser une société où on produit mieux, et surtout où on répartit mieux ? Une richesse égale mieux répartie n’accoucherait-elle pas d’une société plus juste que celle où la richesse augmente, mais toujours dans les mêmes mains ? Mettre en commun, échanger, plutôt que multiplier et individualiser. Et savoir prendre son temps pour souffler, respirer. Utopique ? Peut-être. Mais pas plus que d’imaginer qu’on pourra continuer sur cette pente vertigineuse. Et on revient là au premier argument : notre monde est fini. Si nous n’apprenons pas à faire avec, nous subirons. Enfin, les plus précaires d’entre nous au moins.
Alors, décroissance ? Pas nécessairement. En tout cas, pas en étant aussi dogmatique, intransigeant et aveugle sur la décroissance qu’on l’est aujourd’hui sur la croissance. Contentons-nous d’enlever ces œillères, de regarder le monde et la société en sachant que « la croissance » ne signifie, en réalité, rien…
1cf. Naomi Klein, La stratégie du choc. Le capitalisme du désastre, Actes sud, 2008, 670 p. où l’auteure analyse comment le capitalisme tire profit des catastrophes naturelles et des guerres.
Bonjour, c’est la crise.
Analyse intéressante.
La crise actuelle devrait normalement remettre en cause ce système voué à l’échec. En effet la croissance infinie parait irréaliste et absurde. Les économistes en sont bien conscient, l’économie n’est-elle pas la gestion rationnelle de ressources finies ? Et cette gestion est tout sauf rationnelle, une utilisation incontrôlée des ressources comme si celle-ci étaient infinie va bien à l’encontre de tout comportement raisonnable. La maximisation des profits est devenu le seul adage ! Ainsi toute l’économie est sous le joug d’une maximisation à court termes de produits financiers à haut rendement mais à haut risques.
La finance a aujourd’hui écrasée l’économie. Le serviteur est devenu le maître. C’est peut-être dans la financiarisation à outrance et donc la dérégulation que l’on pourrait trouver une des causes profondes de la Crise, cependant ce point n’est que peu développer.
Au sujet de la croissance Henry Wallich, l’ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine entre 1974 et 1986, donc un dangereux gauchiste a pu dire que : « La croissance est un substitut à l’égalité de revenu. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir et cela rend tolérables les grands écarts de revenus » ; « la croissance est un sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste et durable ».
Tout est dit.
L’économie telle qu’elle est conçue est devenue la nouvelle religion des sociétés séculières. Le nouveau Dieu s’appelle Croissance, et ses fins sont tout autant impénétrable, et ses ministres sont les économistes médiatiques et autres spécialistes qui ne savent que dirent que “c’est compliqué, mais que tout ira mieux si on privatise” : voilà le nouveau Symbole de Nicée de la religion économique.